Alessandro De Francesco
Pubblico qui di seguito un saggetto scritto nel 2006 sull’opera del maestro per una giornata di studi a Paris X – Nanterre organizzata da Claude Cazalé Bérard. Il testo è uscito in cartaceo nel 2008 sulla rivista Écritures, co-diretta dalla stessa Claude, in un numero intitolato Je et Tu dans la poésie contemporaine.
Dans son essai Autoritratto (Auto-portrait), appartenant au recueil de proses Prospezioni e consuntivi (Prospections et compte-rendus), Andrea Zanzotto décrit ainsi ce qui l’a amené à l’écriture poétique 1:
Sentivo che promanava, quasi, da una foglia, da un albero, da un fiore, da un paesaggio, da un volto umano, da una presenza qualsiasi e più tardi anche da un libro, una corrente di energia, un sentimento di corrispondenza da me attesa; c’era una specie di circolazione tra la mia interiorità e questo mondo esterno tutto fatto di “punti roventi”, vette o pozzi, preminente in ogni caso. Di là sono venuti per me i fantasmi più insistenti che mi hanno spinto in direzione della poesia. E a questo punto debbo ribadire che a mio parere la poesia è, prima di tutto, un incoercibile desiderio di lodare la realtà, di lodare il mondo “in quanto esiste”.
Cette existence avec laquelle la poésie se met en relation, cette réalité et ce monde dont la poésie fait l’éloge, ne sont pas à considérer, chez Zanzotto, comme des vérités sorties d’une genèse autonome du signifié. Ils sont plutôt les produits du geste signifiant de la parole poétique, qui – écrit Zanzotto – « réceptionne la réalité »2. Ce geste est réglé par une fonction poétique fondamentale dans l’écriture zanzottienne: le je. La poésie de Zanzotto est, comme lui-même l’a écrit, une « poésie de la persistance du Je »3, parce que le Je poétique est l’élément d’organisation de la signification, l’instance qui permet ce qu’on pourrait appeler, en se souvenant d’une célèbre expression de Maurice Merleau-Ponty, « un dépassement du signifiant par le signifié que c’est la vertu même du signifiant de rendre possible »4. Si l’on poursuit la lecture des écrits de poétique de Zanzotto réunis dans Prospezioni e consuntivi, on y trouve une définition tout à fait pertinente du rapport entre le je lyrique, la signification et la réalité 5:
Collegata a quell’IO come principio e quindi riprincipio, ricominciamento, appariva inoltre una forza di deriva interna al dire come rivalsa sul mondo, il desiderio di un dire che arrivasse a qualcosa di situato oltre la lingua, che fosse reale in quanto efficiente di realtà, pur rimanendo un dato linguistico. Un’ombra del fiat da cui, per la religione, venne la realtà?
Le je est le lieu originel de la signification (« ce JE conçu en tant que commencement et donc re-commencement ») qui illustre en même temps un désir de dépassement des limites du langage (« le désir d’un Dire qui puisse atteindre quelque chose de situé au-delà de la langue »). Il crée ainsi la réalité tout en restant à l’intérieur du signifiant, et illustre un processus, si l’on veut emprunter encore une expression à la phénoménologie husserlienne, de « transgression intentionnelle » – à savoir, dans notre cas, de dépassement de la perspective langagière mise en place par le sujet poétique même (« qui soit réel en tant que cause de la réalité, tout en restant une donnée langagière »). Stefano Agosti a écrit sur la relation entre le signifiant, le signifié et le sujet dans le recueil La Beltà (La Beauté, 1968) – dont il sera davantage question dans la seconde partie de cette intervention 6:
Due sono comunque gli eventi capitali che, da lì [da La Beltà], intervengono nell’universo mentale di Andrea Zanzotto […]: 1. il principio saussuriano di arbitrarietà del segno e, di conseguenza, del sistema linguistico, che da tale principio ricava le proprietà di autonomia e coerenza interne della propria struttura; 2. la nozione, discesa dal principio di Saussure, di egemonia o di priorità (non di autonomia) del significante rispetto al significato, promossa da Lacan, che sul significante – e precisamente sul significante primario – fonda la struttura stessa del Soggetto.
Mais on peut déjà retrouver les effets de ces principes dans plusieurs passages poétiques du recueil Vocativo (Vocatif, 1957), précédant La Beltà de plus de dix ans. Lisons par exemple les premiers vers de la composition Prima del sole 7:
Ancora lo stupore, io me stesso
parlo a me stesso e la valle rilevo
e i profondi suoi veri.
La réalité (« e la valle rilevo / e i profondi suoi veri ») est le résultat d’une sorte de « court-circuit » à l’intérieur de la figure poétique du Je (« io me stesso / parlo a me stesso »), qui se présente sous la forme de l’« interlocution ». Le je « parle ». Certes, la réalité est ainsi nommée mais elle est aussi fictive, parce qu’elle est générée par le signifiant : le je communique avec une réalité qui est créée à l’intérieur du langage, et qui est, à la fois, concrète et saisissable. On le constatedans les vers suivants, tirés d’un autre poème de Vocativo, au titre déjà parlant Colloquio (Dialogue) 8:
Improbabile esistere di ora
in ora allinea me e le siepi
all’ultimo tremore
della diletta luna,
vocali foglie emana
l’intimo lume della valle. E tu
in un marzo perpetuo le campane
dei Vesperi, la meraviglia
delle gemme e dei selvosi uccelli
e del languore, nel ripido muro
nella strofe scalfita ansimando m’accenni.
L’existence est « improbable » parce qu’elle est donnée d’une façon non-absolue, parce qu’elle est dépendante du langage, qui la nomme. Cela permet d’« aligner moi et les haies », puisque ces deux instances proviennent toutes deux du proféré poétique. Ainsi les « voyelles » peuvent prendre la même fonction que les « feuilles ». Ainsi parle le tu en disant la “merveille” de la réalité, ce tu qui est ici la réalité même, retrouvée dans le signifiant poétique : « nella strofe scalfita ansimando m’accenni ». Le “Je” poétique a son “Tu” dans la réalité « puisqu’elle existe » et fait en même temps exister la réalité. Cela grâce à un geste de nomination arbitraire mais signifiant qui apparaît – écrit Zanzotto – comme un « monologue » qui « aspire à s’ouvrir à un dialogue »9.
Un « monologue » qui « aspire à s’ouvrir à un dialogue »: comme, d’un côté, la réalité est mise sous le risque d’une réduction au niveau du signifiant – ce qui est l’unique stratégie possible afin d’en affirmer l’existence – le je poétique se trouve toujours sous le risque d’une réduction au niveau de la structure grammaticale, ou bien purement pronominale, tant que les deux personnes du dialogue, le je et le tu, peuvent, à l’intérieur de la poésie zanzottienne, coïncider et échanger leurs fonctions. Le je, pour ainsi dire, devient le tu du je, parce qu’il devient le signifiant du sujet qui mène le langage vers la réalité. Le « monologue » devient un « dialogue », mais aussi vice versa. On a déjà pu le remarquer dans Prima del sole ; et Zanzotto rend cela encore plus explicite grâce au poème Prima persona (Première personne). Ici le je est sujet et, à la fois, destinataire de l’interlocution poétique10:
– Io – in tremiti continui, – io – disperso
e presente: mai giunge
l’ora tua,
mai suona il cielo del tuo vero nascere.
Ma tu scaturisci per lenti
boschi, per lucidi abissi,
per soli aperti come vive ventose,
tu sempre umiliato lambisci
indomito incrini
l’essere macilento
o erompente in ustioni.
[…]
Di te vivrò fin che distratto ecceda
il tuo nume sul mio
già estinto significato,
fin che in altri terrori tu rigermini
in altre vanificazioni
Le je ne peut pas devenir un sujet au sens ontologique du terme (« mai suona il cielo del tuo vero nascere »). Cependant, il permet, à travers le proféré poétique, de dessiner le réel (« Ma tu scaturisci per lenti / boschi, per lucidi abissi », etc.) et d’assurer l’existence du sujet au niveau du signifiant, en deçà du signifié (« Di te vivrò fin che distratto ecceda / il tuo nume sul mio / già estinto significato »). Sur le seuil du rapport entre le langage et le monde, le poème engendre un « mouvement inaccompli de sortie », et cela, si l’on veut emprunter une expression très significative que Paul Celan a utilisée, en se référant à sa propre poésie, um mir Wirklichkeit zu entwerfen, « pour projeter de la réalité devant moi » (dans notre cas, celui qui projette la réalité n’est plus seulement le poète, mais aussi le poème même ou bien encore le sujet conçu en tant qu’instance d’organisation de la signification)11.
Entwerfen : la réalité est ainsi cherchée et, à la fois, créée : une création noétique et une réception noématique du réel sont organisées, chez Celan comme chez Zanzotto. Le je et le tu, pour Zanzotto encore plus que pour Celan, restent échangeables en tant que pronoms, parce que le sujet ne peut aspirer à établir un statut de vérité au-delà du signifiant. Le sujet reste une instance grammaticale interne au poème. Il n’y a pas, ici, une poésie de l’ « intersubjectivité », où les sujets, à travers le langage, assurent l’un à l’autre leur existence à l’intérieur du Lebenswelt. Mais, en même temps, le je règle, dans son « dialogue autistique », la définition d’une « réalité », au moment où il choisit de marquer cette perspective par le signifiant poétique.
En parlant de Vocativo dans Prospezioni e consuntivi, Zanzotto souligne l’hégémonie poétique du signifiant sur le signifié, la victoire de la valeur pronominale du Je sur la possibilité réelle du sujet 12:
Vocativo è un titolo senza dubbio riconducibile a qualcosa di lacaniano; forse lo è meno l’insieme del libro (1948-56). Il trasformarsi di ogni discorso, anzi di “tutto” in mero significante, anzi in lettera: il sospetto che l’io fosse una produzione grammaticalizzata dell’immaginario, un punto di fuga e non una realtà…Ma si poteva veramente affermare, dire, enunciare tutto questo?
Mais dans un autre passage de Prospezioni e consuntivi Zanzotto a pu écrire 13:
anche la stessa “astratta” vita del significante raggiunge per sue strade la creaturalità, la fisicità, il corpo di colui che scrive, pur restando nella sua sfolgorante libertà. È questa una linea che si potrebbe far risalire a Mallarmé.
La réalité est rendue possible à travers le signifiant poétique, mais dans un rapport extrêmement précaire, tautologique, presque, entre le statut de l’existence et celui de la signification. Ainsi un échange nécessaire mais fragile est-il établi par le poème entre le langage et le monde. Cela a été très bien dit par Stefano Agosti en référence, justement, au recueil Vocativo14:
Nella finzione allestita dal Soggetto, l’Io e il Mondo finiscono dunque per riconoscersi come autentici solo ai loro livelli minimi di consistenza: come fibre o cellule, mormorii e silenzi, cui è corrispettiva una lingua la cui letterarietà e, diciamo pure, il cui splendore si dichiarano come precari, e la cui resistenza è, di fatto, affidata alle forme vuote del linguaggio: il vocativo, il pronome, l’esclamazione.
Selon Ermanno Krumm le processus verbal de Vocativo est par contre si déconstruit que l’on ne peut même pas envisager une sortie verbale du langage vers le monde 15:
Fin dall’inizio sarebbe necessario vedere come a questa confusione si accompagni subito l’opacizzarsi del registro del percepire. Come si allineino ai sostituti del locutore siepi, brandelli di reale chiamati a rappresentarlo, così come il termine del vocativo si discioglie in neve e poi in silenzio. Il movimento dell’apparato formale dell’enunciazione mostra subito il termine verso cui si muove, il disvelamento tautologico che si nasconde dietro il vortice: il linguaggio stesso del poeta sorge come destinatario ultimo del colloquio.
À tel propos, Krumm rappelle des vers de Vocativo qu’on ne manquera pas non plus de rapporter ici16:
Tutto è pieno e sconvolto,
tutto, oscuro, trionfa e si prostra.
Anche per te, mio linguaggio, favilla
e traversia, per sconsolato sonno
per errori e deliqui
per pigrizie profonde inaccessibili,
che ti formasti corrotto e assoluto.
Mais la position de Krumm, qui est valable pour les vers qui viennent d’être cités, ne peut pas être attribuée à tout le recueil Vocativo et, encore moins, à d’autres exemples de la production poétique zanzottienne, comme on verra mieux plus tard. Le tu poétique ne coïncide pas forcément avec le langage : le monde persiste, dans la poésie de Zanzotto, en tant que destinataire du dialogue entrepris par le je avec son alter ego poétique, même si, comme Agosti l’a écrit, « seulement à un niveau minime de consistance ». A tel point qu’on peut bien assister au parcours inverse : non seulement le je organise et fait exister la réalité, mais la réalité est aussi la condition de possibilité du je. On le voit bien dans le poème Dal cielo 17:
Riproposte realtà
qui dal vuoto che smuore
vi attendo perché io sia.
La poésie, pour Zanzotto, « s’obstine à espérer »18. Elle envoie – de la même façon que pour Celan et, avant Celan, pour Osip Mandelstam – une Flaschenpost, une bouteille à la mer. Elle cherche, en relation étroite avec le processus de projection du poème dans le réel, un « interlocuteur », afin de se donner une perspective d’existence19:
la poesia […] non ha un pubblico razionalmente presupponibile, ma non potrebbe sussistere senza un interlocutore, fosse pure lo stesso io che la esprime, fratto in un monologo di autorispecchiamento che prelude all’apertura. Essa può restare, come una spora, perduta e “inusata” e quasi senza tempo; può configurarsi come manoscritto nella bottiglia (lo si è detto spesso).
Ici, l’élément tautologique et autistique de ce qu’on pourrait appeler « mono-dialogue » revient : le « monologue » qui « aspire à s’ouvrir à un dialogue » et le « monologue d’auto-miroitement dans lequel une ouverture se prépare » s’équivalent, ont la même fonction d’illustration d’un cercle vicieux mais productif entre le je, le tu et la réalité. Zanzotto a rendu cette interaction dans sa poésie à travers une récupération tout à fait intéressante de la figure de Münchhausen. Citons entièrement Al mondo (Au monde) 20:
Mondo, sii, e buono;
esisti buonamente,
fa’ che, cerca di, tendi a, dimmi tutto,
ed ecco che io ribaltavo eludevo
e ogni inclusione era fattiva
non meno che ogni esclusione;
su bravo, esisti,
non accartocciarti in te stesso in me stesso
Io pensavo che il mondo così concepito
con questo super-cadere super-morire
il mondo così fatturato
fosse soltanto un io male sbozzolato
fossi io indigesto male fantasticante
male fantasticato mal pagato
e non tu, bello, non tu «santo» e «santificato»
un po’ più in là, da lato, da lato
Fa’ di (ex-de-ob etc.)-sistere
e oltre tutte le proposizioni note e ignote,
abbi qualche chance,
fa’ buonamente un po’;
il congegno abbia gioco.
Su, bello, su.
Su, münchhausen.
Le monde est fait exister par le langage à travers un essai de mouvement interlocutif, comme on le constate avec les impératifs et les subjonctifs impératifs qui se succèdent (« Mondo sii; su bravo, esisti; Fa’ di (ex-de-ob etc.)-sistere; il congegno abbia gioco »; etc.). Cela se trouve ici au même niveau que l’essai de sortie de l’équivalence pronominale entre le je et le tu, qui ferait rentrer le poème dans le statut du signifiant pur (« non accartocciarti in te stesso in me stesso »). En même temps l’ironie du texte déconstruit cette entreprise créatrice, et nous fait suspecter que le monde soit « un io male sbozzolato », quelque chose qui sort du je mais qui ne peut pas vraiment être considéré comme une vérité ontologique. Cependant, le monde reste le destinataire de l’« interlocution », ou mieux de ce qu’on a appelé un « mono-dialogue », ou, encore, « un cercle vicieux mais productif ». Le monde est un tu auquel parler. Encore une fois, la recherche langagière d’une perspective de réalité est très liée, chez Zanzotto, au mouvement de l’interlocution, à l’institution d’un rapport entre un je et un tu.
Le langage, et le monde qui a été créé et découvert par le langage, font comme le personnage de Münchhausen, qui sort hors des sables mouvants en se tirant lui-même par les cheveux. Zanzotto a écrit ici le nom münchhausen en minuscule, pour témoigner d’une fonction poétique qui se rend indépendante de l’histoire de la littérature. Cela illustre avec ironie une tendance, invraisemblable et pourtant « qui s’obstine à espérer » – pour reprendre l’expression de Zanzotto –, de franchir une limite. En ce faisant, la poésie apparaît comme une sorte de métaphysique inaccomplie. Lisons dans Il mestiere di poeta (Le métier de poète), un autre essai de Prospezioni e consuntivi 21:
Noi siamo Münchhausen, lo è la realtà.
Et, juste après 22:
La poesia per me continua ad essere globale, totale, e quindi si può dire metafisica, in quanto urta sempre contro il limite.
Ce qu’on a appelé le « mouvement inaccompli de sortie » du poème, ce « cercle vicieux mais productif » représenté par la figure de münchhausen, est la seule forme possible de métaphysique. C’est une métaphysique poétique qui trouve sa raison d’être dans le mouvement interlocutif du signifiant, dans la production de réalité projetée dans le langage, et illustre ainsi un seuil, qui est – comme on le lit dans un autre passage de Prospezioni e consuntivi – la contradiction essentielle de la poésie de Zanzotto 23:
il mio linguaggio ha avuto un’evoluzione che rispecchia da vicino i diversi modi del contrasto fra un “ricordo”, e forse fra un’“attesa”, aventi per oggetto un linguaggio “altro”, “superno” (di ascendenza ermetica) e il rifiuto di una metafisica della parola (verbo contro Verbo, caso vocativo contro invocazione).
Le contraste entre le « cas vocatif » et la métaphysique de l’« invocation », qui est à la fois d’ordre conceptuel et sémantique, crée un lien de continuité entre Vocativo et La Beltà. Dans La Beltà on retrouve une allusion à Vocativo qui est faite en lien étroit avec le rapport entre le Je, le Tu, le langage et la réalité 24:
e c’era in vista tutta una preparazione
un chiamarsi e chiamare in causa: o, O;
assodare bene il vocativo
disporlo bene e in esso voi balzaste
ding ding ding cose, cose-squillo, tutoyables à merci,
non le chantage mais le chant des choses
[en français dans le texte]
L’appel du cas vocatif (o) est ici en confrontation avec l’invocation (O). Les choses sont « tutoyables à merci », parce que la poésie les appelle (« le chant des choses »). Il s’agit ici d’une nomination vocale qui déconstruit l’invocation métaphysique. C’est une modalité ironique d’interlocution avec le réel : les choses assument le même rôle du signifiant, en ce cas-ci d’un signifiant sonore, d’un vocatif, justement : « ding ding ding cose, cose-squillo »25. On pourrait voir ici une sorte de parodie de la valeur ontologique attribuée par Martin Heidegger au vers kein ding sei wo das wort gebricht de Stefan George26: si les choses sont « tutoyables à merci », le monde, comme on a vu, doit exister « bonnement », et c’est la poésie qui lui dit : « su bravo, esisti ». Pourtant, cette existence langagière reste, selon Zanzotto, l’unique possible. Prospezioni e consuntivi 27:
E forse le cose di “qui”, prima di essere dette “in quel modo” non esistevano né in cielo né in terra né in alcun luogo, non contavano nel loro esistere.
Les passages poétiques et poétologiques que l’on vient de citer créent un lien de continuité entre Vocativo et La Beltà. Mais en même temps La Beltà se différencie de Vocativo par des éléments sémantiques et stylistiques fondamentaux. Grâce à La Beltà, Zanzotto arrivera à formuler une sémantique poétique qu’il ne laissera jamais plus et qui le distinguera de tous les autres poètes de sa génération : dans certains vers de La Beltà on assiste, en fait, à la création d’un processus de déconstruction de la parole que Agosti appelle très justement « balbutiement aphasique »28. Cela va de front avec un essai de recréation poétique du langage des enfants, qui est souvent défini par Zanzotto avec le mot dialectal trévisan petèl (on va y revenir). Il en va de la formulation d’une parole poétique vocalisée et “oralisée” dans un statut enfantin et bégayeur qui tend à la dimension pré-structurale, voire pré-verbale du langage même. La fluidité de la parole poétique “ordinaire”, qui reste malgré tout dans plusieurs passages, paraît en définitive comme décomposée, le rythme est souvent interrompu et multiplié, et le sens du poème est restitué à un niveau de signification tout à fait autre : Zanzotto met en place une stratégie poétique finalisée à la recherche d’une donnée originelle du langage, sous l’égide du rapport entre les interlocuteurs poétiques. Il recherche – dans une dimension de dissémination langagière, de perte de signification et d’affaiblissement du statut ontologique du je et du tu (voire du sujet) – une condition originelle du langage qui apparaît comme un rapprochement à la fois ontogénétique et phylogénétique entre le sujet et le monde. Ce rapprochement est “véhiculé” par la poésie, et, en tant que tel, il s’agit d’un geste extrême, puisque la lisière entre le sujet et la réalité est décomposée dans une parole poétique qui s’éloigne du langage ordinaire d’une façon radicale. Pareillement, les sujets de l’interlocution sont dispersés dans leur proféré, se perdent dans le mouvement de “vocalisation”de leur discours et retrouvent ainsi leur identité dans une dimension plus authentique et profonde, bien que fragile29:
in quale in quale in quale in quale,
in che in che in che in che,
o su quale dolce calesse bellamente guidato
dal babbo con la mami-mammina
su una lunga via volta al mirabile tu stesso mirabile
per il tuo: ecco, per il tuo: ora, per il tuo: sì,
Ego-nepios
autodefinizione in infanzia
(teoricamente)
da rendere effabile in effabilità
senza fine
con tanta pappa-pappo,
con tanti dindi-sissi
Ego-nepios, o Ego, miserrimo al centro del mondo tondo
ma avvolto nel bianco vello, sul bianco seno
hop-là, col cavallino in luce
eohippus
dentro la mondiale tenerezza.
Le « balbutiement aphasique » et le « langage enfantin »s’unissent (« con la mami-mammina, con tanta pappa-pappo, / con tanti dindi-sissi »30) afin de créer une dimension pré-structurale et, en tant que telle, originelle, d’effabilité (« da rendere effabile in effabilità »). C’est une poésie de l’« autodéfinition en enfance » en tant que recherche subjective, fragile et intime (au sens psychanalytique) d’un degré initial d’expression langagière : ce n’est pas de la métaphysique, il s’agit plutôt d’un « geste noético-existentiel » (Agosti), voire d’une ontologie de la valeur orale du langage, qui devient poétisée à travers le sujet.
C’est pourquoi ce même geste permet une récupération ontologique du je, défini dans la figure de l’Ego-nepios. Zanzotto explique le sens de cette figure dans une note qui nous en dit beaucoup à propos du poème qu’on vient de citer 31:
La réduction au statut pronominal du je et du tu dont on a parlé à propos de Vocativo revient aussi dans ces vers (« tu stesso mirabile / per il tuo: ecco, per il tuo: ora, per il tuo: sì, / Ego-nepios »), mais avec une différence fondamentale : à travers un processus de « vocalisation » et de « décomposition » du signifiant poétique jusqu’à sa valeur sémantique première, le poète recherche ici la dimension essentielle, voire « l’être » du sujet grammatical. C’est pourquoi Zanzotto écrit que l’« Ego-nepios » « essaie de mériter la lettre majuscule initiale ». On me permettra, à tel propos, une dernière citation de l’essai de Stefano Agosti auquel on a eu recours à plusieurs reprises tout au long de cette intervention 32:
Zanzotto, con La Beltà, non ha fatto altro che puntare in prima persona, vale a dire in quanto Soggetto costituito e attraversato (perforato) dal proprio discorso, al recupero (alla restituzione) di ciò che avrebbe dovuto affermarsi come la zona più remota, lo strato più autentico, la falda “originaria” del linguaggio e, per ciò stesso, dell’essere.
Mais il ne faut pas mal interpréter ces mots : la question d’un pouvoir ontologique du poème acquis grâce à la constitution poétique du sujet n’est pas assurée chez Zanzotto. Plutôt, dans La Beltà (et dans ses recueils ultérieurs, comme par exemple Il Galateo in Bosco, ou Idioma, ou encore Fosfeni) cette question est posée, et, en tant que telle, elle est ouverte, parce que la vocalisation et la sonorisation bègues du poème, pendant qu’elles relèvent d’une couche interlocutive originelle, relèvent aussi d’une perte de signification, et vice versa. De même, l’« Ego » ontologiquedu sujetn’est pas pleinement signifié, selon ce que Zanzotto même nous dit : « L’Urkind, l’enfant originel (également husserlien), tente de se centrer dans un Ego jamais parfaitement définissable ». On pourrait donc parler d’une activité de recréation langagière poursuivie sous l’égide d’un travail de « poétisation ontogénétique et phylogénétique du je » et conçue en tant que recherche ouverte de l’être.
Or, si d’un côté le je est “ré-défini” comme « Ego-nepios » par la stratégie noétique (et poétique) que l’on a analysée, le tu bénéficie également de ce passage sémantique, et retrouve un statut originel de consistance interlocutive. Lisons à tel propos quelques vers du dernier poème du recueil, E la madre-norma (Et la mère-norme) 33:
torno a capo ogni volta ogni volta poemizzo
e mi poemizzo a ogni cosa insieme
dolenti mie parole estreme
insieme esercito in pugna folla cattiva o angelica: state.
—————————————————————–
Va’ nella chiara libertà,
libera il sereno la pastura
dei colli goduta a misura
d’una figurabile natura
rileva «i raccordi e le rime
dell’abbietto con il sublime»
Le je retrouve sa dimension linguistique originelle (« torno a capo ») grâce à l’activité de constitution poétique du sujet (« poemizzo / e mi poemizzo »). Il s’agit d’un processus extrême de rapprochement entre le je, le langage et la réalité: « dolenti mie parole estreme / insieme esercito in pugna folla cattiva o angelica: state ». Les paroles sont « souffrantes » parce que le langage dont il s’agit ici est intime et profond, au sens psychanalytique du terme. L’existence est ainsi garantie à travers les mots poétiques mêmes: « state ». À partir de là, une dimension parallèle d’interlocution peut être conçue, et le tu est exhorté, après la ligne faite de traits d’union (une sorte de signifiant transformé en confins qui séparent et, à la fois, relient le je et le tu ?), à s’ouvrir à la réalité et au dialogue : « Va’ nella chiara libertà, / libera il sereno la pastura / dei colli; rileva «i raccordi e le rime / dell’abbietto con il sublime ». Le langage peut ainsi redevenir moins fragmenté que dans les vers cités plus haut, mais les contenus et les passages sémantiques des poèmes précédents y restent imprimés très profondément.
Et s’il est vrai – comme nous lecroyons – que la poésie condense, en plusieurs couches polysémiques de signification, le sens de tout un discours, la meilleure façon de conclure sera peut-être de citer des vers, tirés encore de La Beltà, qui, à notre avis, disent tout ce que l’on a dit, et beaucoup plus encore 34:
Imprevisto ritorno al tu
durante un’eclisse solare
[…]
E come sento e attendo
e picchio di taglio e di punta
e l’abile detto rinverdisco e vendo:
azzurro
piú azzurro sui monti, ricche
d’infinito le colline dove
cercavo te sbavavo scalciavo.
E mi torni con spessori
di nascite e d’amori, nel terrore
del tuo svanire, che non è terrore.
Alessandro De Francesco
1Zanzotto Andrea, Autoritratto, inId., Prospezioni e consuntivi, inId., Le poesie e prose scelte, Milan, Mondadori, coll. « I Meridiani », 20003, p. 1206.
2Ibid., p. 1207.
3 Id., L’italiano siamo noi, in Id., Prospezioni e consuntivi, op. cit., p. 1105.
4Merleau-Ponty Maurice, Sur la phénoménologie du langage, inId., Signes, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1960, p. 146.
5 Zanzotto Andrea, Una poesia, una visione onirica?, in Id., Prospezioni e consuntivi, op. cit., p.1299.
6Agosti Stefano, L’esperienza di linguaggio di Andrea Zanzotto, inZanzotto Andrea, Le poesie e prose scelte, op. cit., p. xxii.
7 Zanzotto Andrea, Prima del sole, in Id., Vocativo, in Id., Le poesie e prose scelte, op. cit., p. 181.
8 Id., Colloquio, in Id., Vocativo, op. cit., p. 155.
9 Id., Autoritratto, op. cit., p. 1207.
10 Id., Prima persona, in Id., Vocativo, op. cit., p. 162.
11 Cf. Celan Paul, Allocution prononcée lors de la réception du prix de littérature de la Ville libre hanséatique de Brême, in Id., Le Méridien et autres proses, Paris, Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2002, p. 57. J’ai modifié la traduction de cette expression dans une forme qui m’a paru plus pertinente.
12 Zanzotto Andrea, Nei paraggi di Lacan, in Id., Prospezioni e consuntivi, op. cit., p. 1211.
13 Id., Tra ombre di percezioni “fondanti”, in Id., Prospezioni e consuntivi, op. cit., p. 1341.
14Agosti Stefano, L’esperienza di linguaggio di Andrea Zanzotto, op. cit., p. xiv.
15 Krumm Ermanno, Zanzotto semantico, in Id., Il ritorno del flâneur, Torino, Boringhieri, coll. « Ricerche italiane », 1983, p.150-51.
16 Zanzotto Andrea, Idea, in Id., Vocativo, op. cit., p. 161. Il est presque superflu de remarquer l’influence baudelairienne présente dans ces vers.
17 Id., Dal cielo, ibid., p. 184.
18 Id., Una poesia ostinata a sperare, in Id., Prospezioni e consuntivi, op. cit., p. 1095-99.
19Id., Qualcosa al di fuori e al di là dello scrivere, ibid., p. 1223. Il est opportun de se souvenir du passage de Osip Mandelstam dans lequel on trouve l’invention de la métaphore du message dans la bouteille:
“Tout homme a ses amis. Pourquoi le poète ne pourrait-il s’adresser aux siens, à ceux qui lui sont naturellement proches? Lorsque survient l’instant décisif, le navigateur jette à l’océan la bouteille cachetée qui renferme son nom et le récit de son aventure. Bien des années après, vaganbondant parmi les dunes, je la découvre sous la sable et, à la lecture de la lettre, j’apprends la date des événements et les dernières volontés du défunt. […] pas plus la lettre que les vers ne s’adressent à quelqu’un en particulier. Néanmoins l’un comme l’autre ont un destinataire” (Mandelstam Osip, De l’interlocuteur, in Id., De la poésie, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 1990, p. 61. Traduction française de l’original russe O poesii).
20 Zanzotto Andrea, Al mondo, in Id., La Beltà, in Id., Le poesie e prose scelte, op. cit., p. 301.
21 Id., Il mestiere di poeta, in Id., Prospezioni e consuntivi, op. cit., p. 1132.
22 Ibid., p. 1133.
23 Id., Uno sguardo dalla periferia, ibid., p. 1154.
24 Id., Possibili prefazi o riprese o conclusioni, IV, in Id., La Beltà, op. cit., p. 284.
25 Il faut rappeler que “Ding” signifie “chose” en allemand.
26 [aucune chose n’existe où la parole manque]. Cf. Heidegger Martin, Unterwegs zur Sprache, Pfullingen, Neske, 1959.
27 Zanzotto Andrea, Una poesia ostinata a sperare, op. cit., p. 1099.
28Ibid., p. xxvi.
29 Id., Profezie o memorie o giornali murali, IX, in Id., La Beltà, op. cit., p. 330.
30 “sissi” est le mot dialectal petèl pour définir les “sistri”, les “sistres”. Cf. afin de comprendre mieux la sémantique sonore du petèl, quelques vers du poème L’elegia in petèl (L’élégie en petèl), in La Beltà, op. cit., p. 317:
Ta bon ciatu? Ada ciòl e ùna e tée e mana papa.
Te bata cheto, te bata: e po mama e nana.
«Una volta ho interrogato la Musa».
31 Id., Note a La Beltà, in Id., La Beltà, op. cit., p. 354.
32 Agosti Stefano, op. cit., p. xxiv.
33 Zanzotto Andrea, E la madre-norma, in Id., La Beltà, op. cit., p. 348.
34 Id., Profezie o memorie o giornali murali, XI, op. cit., p. 332-333.

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